La fête de Noël a toujours été un moment de partage en famille. J’ai une amie, Angèle, qui parle toujours de la « magie de Noël ». En contraste, Noël a aussi été un moment de souvenirs, de conscience, parfois dans le mauvais sens. La magie de Noël n’apporte pas que la joie et la convivialité, elle rappelle aussi la solitude, le dysfonctionnement familial, les absents, les disparus…
Peu importe les moyens, les classes sociales, la veille de Noël a toujours été un moment particulier, elle nous donne l’impression qu’il y a toujours cette joie qui s’invite et que tout le monde est heureux. Au-delà de l’apparence, Noël réveille aussi tellement la mémoire et ouvre beaucoup de blessures.
Depuis toute petite, Noël pour moi porte un visage maternel. Derrière chaque Noël, il y a une mère, c’est mon expérience, non pas pour effacer les efforts des hommes, leurs moyens investis qu’ils regrettent parfois secrètement, mais simplement parce que les mères transmettent cette chaleur, cette joie, cette douce rigueur, qui fait, comme le dirait Angèle, la magie de Noël. Les mères se mobilisent et s’y plongent avec tout leur cœur. Pour elles, ce n’est pas qu’une checklist de ce qui a été payé ou pas, c’est aussi se rassurer que tout le monde est satisfait, que tout le monde est joyeux.
Ce soir, à la veille de Noël, je me suis aussi retrouvée dedans, en tout cas à la dernière minute, objectif principal : faire plaisir à mes enfants, réjouir ma famille. Après avoir couché mes enfants, j’ai eu une pensée pour tous ceux qui ont perdu leurs mères, tous ceux qui, depuis un moment, passent cette période sans leurs mères. Plusieurs images sont passées dans ma tête, mes proches, à peu près de mon âge, qui n’ont plus leur mère. Et des personnes de presque mon âge, qui sont parties tôt et qui ont laissé dans ce monde leurs enfants sans mère. Ce soir a réveillé le souvenir des départs si récents qui ont dévasté mes proches et mon impuissance à réduire leur douleur.
Je sais, pour avoir perdu quelques êtres chers, qu’il n’y a jamais un bon moment pour perdre son proche. Il n’y a jamais un bon moment pour dire au revoir à sa mère ni à qui que ce soit qu’on a aimé ; et face à ce vide constant, que seul le Saint-Esprit peut combler, je ne sais pas quoi dire.
Il ne s’agit pas d’être adulte ou enfant au moment de la perdre, il ne s’agit pas qu’elle soit vieille ou jeune au moment de mourir. Le fait est là : elle part pour de bon et c’est déchirant.
On grandit en sachant que la mort existe et qu’un jour chacun de nous sera touché, mais personne ne grandit en apprenant comment vivre sans sa mère, c’est une grande partie de nous. Personne n’apprend en grandissant comment on vit sans les proches auxquels on s’est tant attachés. La distance physique est une chose et l’absence éternelle en est une autre. Nous n’avons pas seulement besoin d’avoir nos personnes chères dans le cœur, nous avons aussi un besoin ardent de les voir, les toucher, les serrer, leur parler, rire et pleurer avec eux. Et au cours de notre vie, il n’y a aucun stage pour nous apprendre à calmer cette ardeur. Nous endurons la distance parce que nous savons qu’elle pourrait être brisée, que nous avons le contrôle, nous pouvons choisir de l’interrompre. Mais l’adieu, c’est différent. Nous sommes impuissants, nous n’avons aucun contrôle, le fait se présente et nous sommes obligés de l’accepter, que nous le voulions ou pas, comme si notre douleur ne voulait rien dire.
Et parfois il s’ensuit les regrets, la culpabilité, sur toutes les possibilités et opportunités qu’on aurait pu exploiter pour maximiser le temps, les moments d’ensemble ; … Parfois c’est beaucoup de « si », beaucoup de « j’aimerais… », dans tous les cas, ça porte un seul nom : douleur, chaos intérieur.
C’est Noël, tout le monde semble comblé, heureux, content ; pourtant il y a ces deuils silencieux qui n’ont jamais fini ; il y a ces larmes intérieures qui coulent encore et qui vont couler davantage ce soir.
Je m’imagine les vides dans le cœur, les vides physiques, les vides émotionnels qu’expérimentent les personnes qui ont perdu leurs proches.
Je m’imagine les souvenirs et la douleur de devoir les révister dans un contexte différent, à une période similaire.
Je m’imagine les émotions, les silences douloureux, les solitudes qu’on s’impose à force d’être épuisé à faire semblant que tout va bien.
Je m’imagine les réticences, les distances qu’on choisit par peur d’exploser et de se déverser en larmes.
Je m’imagine le sang-froid, l’hypocrisie qu’on s’inflige à vouloir faire semblant que l’on est passé à autre chose parce que personne ne comprend et que certains pensent que c’est un caprice ou une faiblesse.
Je m’imagine la torture qu’on s’inflige parce qu’on veut paraître fort pour les autres, parce qu’on se sent porter la charge de faire que cet événement soit particulier.
Je m’imagine la pression qu’on se fait à agir comme si tout était normal par peur des jugements, par peur de gâcher l’ambiance.
Je m’imagine votre douleur et je ne peux pas oser dire que je comprends, pour comprendre il faudrait bien être à votre place et ça je ne le souhaite à personne.
Une chose est certaine, je compatis, je n’essaie pas de jouer l’hypocrisie de me mettre à votre place ni de comprendre ce que c’est vraiment, mais j’essaie de m’imaginer. Et tout ce que je peux dire est : c’est OK, c’est OK de ressentir de la tristesse, de la nostalgie, de la douleur.
C’est OK de ne pas se laisser toucher par la « magie » de Noël parce que vous portez au fond ce que seul Dieu peut décharger.
C’est OK de prendre un moment pour vous seul, pour chérir vos souvenirs ; c’est OK d’en pleurer, de ressentir de la tristesse.
C’est OK d’en parler, cela ne fait pas de vous un capricieux ou un éternel endeuillé. Vos sentiments sont valables et vous avez le droit.
C’est OK de ne pas avoir envie de faire la fête ou de la faire autrement ; de la manière qui vous convient et qui s’aligne mieux avec vos sentiments.
Tout ce que j’ai à vous dire c’est d’être, dans le moment, d’exister présentement et de le vivre tel qu’il se présente. C’est triste de devoir le faire sans ceux qui nous étaient chers, c’est aussi un privilège d’être toujours là pendant qu’ils sont partis.
C’est difficile de vivre notre vie, de connaître les échecs et les réussites, sans nos êtres chers pour avec qui en parler, mais c’est une grâce de toujours être là et de pouvoir expérimenter ces choses.
C’est douloureux de poursuivre seul, de ne plus les voir, de ne plus les entendre ; c’est aussi précieux de continuer à posséder ce qui échappe à notre contrôle : la vie.
Alors, c’est valide de ressentir la douleur de la séparation éternelle, c’est valide de pleurer, d’être triste, c’est aussi valide de chérir et de célébrer la Vie.
C’est aussi valide de réaliser qu’on est là, présent, qu’on a surmonté tout ce qui s’est passé et qu’on est vraiment là. Beaucoup n’ont pas survécu ; soit aux tragédies du monde, soit à la tragédie d’avoir laissé les leurs dans les tragédies du monde.
C’est valide de sentir le vide et l’absence, c’est aussi valide de célébrer le côté positif de notre situation. Parce qu’il y a toujours quelque chose de positif… Quelque chose que l’autre tuerait pour avoir et que nous possédons, parfois juste comme ça.
Je ne nous demande pas de rentrer dans les détails, de creuser les « d’ailleurs, d’ailleurs… », de nous pousser à lister tout ce qui n’a pas marché, je nous demande d’y aller tout simple : célébrer le souffle de vie.
C’est une marque d’espoir et d’espérance, si nous sommes encore là, c’est que c’est encore possible. Si nous pouvons toujours respirer, il y a encore mille et une possibilités.
Le souffle de vie, c’est la base et si nous l’avons toujours, Dieu n’a pas fini ce qu’il a prévu avec nous. Et c’est malgré le fait que nos proches perdus ne seront plus là pour les voir de leurs yeux.
C’est triste, je m’imagine, de poursuivre sa lutte sans la personne qui nous motivait, de continuer la course sans la personne qui nous poussait, de poursuivre le chemin sans la personne qui nous inspirait.
Mais s’ils ne sont plus là, nous n’aurons jamais des mots justes pour expliquer les raisons, seul Dieu sait ; mais je veux dire, s’il a autorisé qu’ils partent, c’est qu’ils ont fini leur part. Ils ont achevé leur course. Leur durée a atteint sa fin. Et nous, nous sommes encore là, qu’est-ce que nous faisons de notre temps ?
Depuis un moment, mon ami Julien B. met sur son statut : « Dieu ne t’a pas réveillé ce matin pour être paresseux ». Cela me touche beaucoup, en dépit de toute la sagesse que les adieux douloureux et brusques de cette année m’ont apprise, Julien me rappelle chaque lundi que je n’ai pas d’excuses pour ne pas travailler dur. Et bien sûr, le résumé de cette année pour moi est que nous n’avons pas le temps, nous n’avons pas autant de temps que nous pensons avoir. Nous passons beaucoup de temps dans la distraction plutôt que de nous concentrer sur ce qui pourrait être la vraie raison de notre existence, mais le temps, nous ne l’avons pas.
Ce moment que nous passons à nous amuser avec des futilités pourrait être notre dernier sur terre, ce moment que nous passons à nous disputer, à vouloir prouver pourrait être la fin, ce moment que nous passons à entretenir la rancœur pourrait être la fin. Bref, la fin pourrait être n’importe quand. Et c’est aussi la grande leçon que nous devrions tirer de nos adieux.
Je ne nous demande pas de nous soumettre à une quelconque pression de la vie, je nous souhaite plutôt une vie dont nous-mêmes nous sommes fiers, de vivre à la hauteur de nos capacités et de nos aspirations. Si notre conscience nous certifie que ce que nous faisons est vraiment cela, alors c’est bon. Les standards universels, c’est Dieu qui les détient pour chacun de nous, il nous a créés différemment pour des rôles différents et seul lui peut juger une voie correcte ou mauvaise.
Peu importe combien cette année a été dure, peu importe tout ce que vous avez perdu, peu importe les plaies qui se sont accumulées et les blessures qui tardent à guérir ; ne perdez pas espoir. Tant que vous êtes en vie, il y aura un moyen de s’en sortir, peut-être de la manière la plus imprévisible qui soit, celle que vous ne pourriez jamais imaginer, mais oui, il y aura une issue.
Vous réapprendrez à sourire encore, à vous épanouir à nouveau, à vous reconstruire et à vous surpasser. La situation ne sera plus jamais la même, mais vous réapprendrez à être qui vous avez toujours voulu être dans les nouvelles conditions. Peu importe ce qui s’est passé, peu importe ce qui se passera, je vous souhaite de le transformer en quelque chose de magnifique, quelque chose de merveilleusement surnaturel.
Je vous souhaite de renaître de toutes ces épreuves avec une nouvelle énergie, je vous souhaite de combler ces vides, non pas par la douleur et la tristesse, mais par la lumière et l’amour.
Je vous souhaite de ne pas vous perdre dans ce trou noir sans issue mais de redevenir lumière et d’aider les autres qui sombrent, perdus dans les mêmes épreuves que vous.
Je vous souhaite beaucoup de bonnes choses, je vous transmets la force et les pensées positives, et surtout je prie pour vous ; que Dieu vous fortifie et donne un nouveau sens à votre vie, celui qui pourra vous renouveler et vous motiver à avancer, cœur plein de gratitude et d’amour, malgré tout.
Mes vœux les meilleurs, ce n’est pas la fin, courage.
Photo crédit : Ozone Creative